Module 5 — L'art du prompt engineering

Sixième article de la série « Apprendre à utiliser les outils d’IA  ». Vous savez choisir votre outil ; il est temps d’apprendre à lui parler. Ce module vous donne les clés pour formuler des demandes qui produisent des résultats nettement meilleurs — sans changer d’outil ni payer plus cher. Le « prompt engineering » porte un nom qui peut sembler technique, mais l’idée est simple : c’est l’art de bien formuler ses demandes à une intelligence artificielle. Ce n’est pas réservé aux experts. Avec quelques principes, on passe de réponses vagues et génériques à des résultats précis, utiles et directement exploitables. C’est probablement la compétence au meilleur rapport effort / bénéfice de toute cette série : vous n’avez besoin ni de coder, ni de payer plus cher, ni de changer d’outil. Avant d’aller plus loin, rappelons ce qu’est un prompt : simplement votre demande, la consigne que vous écrivez dans la zone de saisie. Le modèle ne devine pas vos intentions : il répond à ce que vous écrivez. Une demande floue appelle une réponse floue ; une demande précise appelle une réponse ciblée. La bonne nouvelle : ces réglages sont entièrement entre vos mains.

1. Les fondamentaux : les ingrédients d’un bon prompt

Un prompt efficace contient généralement, dans un ordre libre, cinq ingrédients. Vous n’avez pas besoin de tous les inclure à chaque fois : plus la tâche est simple, moins vous en avez besoin. Mais dès que la réponse vous déçoit, revenez à cette liste et voyez ce qui manque.

Ingrédient 1 — Le contexte

Donnez à l’IA les informations dont elle a besoin pour comprendre votre situation : qui vous êtes, pour qui, dans quel cadre. Sans contexte, elle part de zéro et fait des suppositions.
  • Sans contexte : « Écris-moi un e-mail. »
  • Avec contexte : « Je suis responsable d’un département dans une université marocaine. Je dois écrire à un partenaire belge pour reporter une réunion prévue la semaine prochaine. »

Ingrédient 2 — La tâche

Dites clairement ce que vous attendez, avec un verbe d’action précis. Évitez les formulations vagues comme « parle-moi de » ou « aide-moi avec ». Préférez : rédige, résume, compare, traduis, corrige, liste, explique, reformule, analyse, génère.
  • Vague : « Aide-moi avec mon introduction. »
  • Précis : « Réécris mon introduction pour la rendre plus accrocheuse, en conservant les trois idées principales. »

Ingrédient 3 — Le format

Précisez la forme que vous attendez : longueur, structure, type de sortie. Si vous ne dites rien, l’IA choisit pour vous — et pas toujours de façon adaptée.
  • « En 150 mots maximum. »
  • « Sous forme d’un tableau avec trois colonnes. »
  • « En cinq points numérotés. »
  • « Avec une introduction, trois sous-parties et une conclusion. »

Ingrédient 4 — Le ton et le public

À qui s’adresse le texte, et dans quel registre ? L’IA adapte son style si vous le lui demandez explicitement.
  • « Ton formel, pour une direction d’université. »
  • « Simple et encourageant, pour des lycéens. »
  • « Chaleureux mais professionnel, pour un client. »

Ingrédient 5 — Les contraintes

Ce qu’il faut faire ou, surtout, ce qu’il faut éviter. Les contraintes négatives sont souvent les plus utiles.
  • « Sans jargon technique. »
  • « Uniquement à partir du document que je t’ai fourni, sans ajouter d’informations extérieures. »
  • « N’invente aucun chiffre ni aucune source. »
  • « Sans liste à puces — en prose continue. »

Exemple avant / après complet

Prompt faible :
« Écris un e-mail pour décaler une réunion. »
Prompt fort :
« Je suis coordinateur d’un projet universitaire maroco-belge. Rédige un e-mail professionnel et courtois en français pour reporter notre réunion de suivi prévue jeudi 10 juillet à 14h. Propose deux nouveaux créneaux la semaine suivante (mardi matin ou jeudi après-midi). Explique brièvement que j’ai un imprévu de dernière minute sans entrer dans les détails. Longueur : 5 à 7 lignes. Ton : respectueux, sans excuses excessives. »
Le second prompt produit un e-mail directement utilisable. La différence n’est pas l’outil, ni le modèle : c’est la consigne.

2. Techniques avancées

Une fois les fondamentaux maîtrisés, quelques techniques supplémentaires font franchir un cap. Chacune répond à une situation précise.

Donner un rôle (role prompting)

Demandez à l’IA d’adopter une posture particulière avant de répondre. Cela oriente le style, le niveau de détail et l’angle de la réponse de façon remarquablement efficace.
  • « Tu es un correcteur de style exigeant. Analyse ce texte et propose des améliorations précises. »
  • « Agis comme un recruteur expérimenté. Prépare-moi à répondre aux questions difficiles d’un entretien pour ce poste. »
  • « Tu es un professeur de lycée spécialisé en vulgarisation scientifique. Explique ce concept à un élève de terminale. »
Conseil : le rôle est plus efficace quand il est précis. « Tu es un expert en marketing » est plus vague que « Tu es un directeur marketing d’une ONG qui cible un public de 25-35 ans sur les réseaux sociaux. »

Montrer des exemples (few-shot prompting)

Plutôt que de décrire ce que vous voulez, montrez-le. Donnez un ou deux exemples du résultat attendu, et l’IA s’en inspire. C’est particulièrement efficace pour un format précis ou un style à reproduire. Exemple :
« Voici deux titres d’articles que j’aime : — « Cinq habitudes qui changent vraiment la façon dont vous lisez » — « Ce que les villes intelligentes apprennent aux villes ordinaires » Propose-moi cinq titres dans le même esprit pour un article sur l’utilisation de l’IA dans l’enseignement supérieur. »
L’IA comprend mieux ce que vous entendez par « même esprit » en voyant des exemples qu’en lisant une description abstraite. Vous pouvez aussi donner des exemples négatifs — ce que vous ne voulez pas :
« Évite les titres trop génériques comme « L’IA révolutionne l’éducation » ou les questions rhétoriques comme « L’IA va-t-elle remplacer les enseignants ? ». »

Raisonnement étape par étape (chain-of-thought)

Pour les problèmes qui demandent de la logique — mathématiques, analyse, comparaison, code, plans en plusieurs étapes — demandez explicitement au modèle de dérouler son raisonnement avant de conclure. Il se trompe nettement moins quand il procède ainsi.
  • « Procède étape par étape. »
  • « Explique ton raisonnement avant de donner ta réponse. »
  • « Réfléchis à voix haute, puis conclus. »
Exemple :
« J’ai un budget de 5 000 euros pour organiser une conférence de 80 personnes. Les postes de dépense sont : salle, traiteur, matériel audiovisuel, communication et imprévus. Procède étape par étape pour me proposer une répartition budgétaire réaliste et justifiée. »

Découper une tâche complexe

Pour un gros travail, ne demandez pas tout d’un coup. Découpez en étapes successives : d’abord le plan, puis chaque section, puis la révision. Vous gardez le contrôle et pouvez corriger le cap à chaque étape. Workflow en trois temps :
  1. « Propose-moi un plan détaillé pour un article de 800 mots sur [sujet]. Je validerai le plan avant que tu commences à rédiger. »
  2. Une fois le plan validé : « Rédige maintenant la section 2, en restant dans l’esprit défini. »
  3. À la fin : « Relis l’ensemble et signale les incohérences ou les répétitions. »
Ce découpage est aussi utile pour les documents longs, les présentations, les rapports ou tout livrable qui a besoin de cohérence sur plusieurs parties.

Itérer plutôt que réécrire

La première réponse est rarement la dernière. L’un des atouts les plus sous-utilisés de ces outils, c’est la possibilité de dialoguer : réagissez, affinez, demandez des variantes. C’est souvent plus rapide que de tout réécrire dans un nouveau prompt. Formulations utiles pour itérer :
  • « Trop long — réduis de moitié en conservant l’essentiel. »
  • « Le ton est trop formel — rends-le plus direct et vivant. »
  • « Ajoute un exemple concret dans la deuxième partie. »
  • « La conclusion est trop abrupte — développe-la en deux phrases. »
  • « Propose deux autres versions de ce paragraphe, avec un angle différent. »

3. Structurer un prompt long

Pour les demandes complexes ou professionnelles, un prompt bien organisé vaut mieux qu’un grand bloc de texte confus. Une structure claire aide l’IA à se repérer — et vous force à clarifier votre propre besoin, ce qui est souvent la vraie difficulté. Voici un modèle en cinq sections nommées :
Rôle : tu es un assistant pédagogique spécialisé en formation d’adultes. Contexte : je prépare un atelier d’initiation à l’IA pour des agents administratifs d’une université marocaine, sans formation technique préalable. Tâche : propose le déroulé complet d’un atelier de deux heures. Format : un tableau avec quatre colonnes — durée, titre de l’activité, description courte, objectif pédagogique. Contraintes : prévoir une pause de 10 minutes ; pas plus de six activités ; langage simple, sans jargon ; chaque activité doit être participative.
Cette mise en forme n’a rien de magique — il n’y a pas de « format secret » que l’IA reconnaîtrait. Ce qui compte, c’est que vous-même ayez clarifié votre besoin avant d’écrire. Un besoin clair appelle une bonne réponse. Deux pratiques complémentaires :
  • Séparer les sections visuellement — avec des sauts de ligne, des tirets ou des mots-clés en majuscules — facilite la lecture pour le modèle sur les prompts longs.
  • Combiner exemples positifs et négatifs : « Fais comme ceci : [exemple]. Évite cela : [contre-exemple]. » Le contraste lève beaucoup d’ambiguïtés.

4. Construire sa bibliothèque de prompts

Les prompts qui marchent bien méritent d’être gardés. Réécrire la même consigne à chaque fois est une perte de temps — et on finit par produire une version moins bonne que la première, faute de se souvenir de ce qui avait fonctionné.

Pourquoi une bibliothèque ?

Imaginez avoir sous la main, en quelques secondes, le prompt parfait pour vos tâches récurrentes : résumer une réunion, reformuler un paragraphe, préparer un e-mail délicat, structurer un cours. C’est ce que permet une bibliothèque de prompts. Plus vous l’enrichissez, moins vous partez de zéro.

Comment la constituer

Commencez simple : un document de texte, une note dans votre téléphone, ou un espace dans votre outil de travail. Organisez-le par catégories (rédaction, analyse, communication, éducation, code…) et rangez vos meilleurs prompts dès qu’ils produisent un bon résultat. Transformez-les ensuite en modèles à trous : remplacez les éléments variables par des crochets. Vous n’avez plus qu’à remplir les blancs. Exemples de modèles à trous :
« Résume ce document en [nombre] points clés, en français, pour un public de [public]. Mets en avant les décisions prises et les points d’action à retenir. »
« Rédige un e-mail [ton : formel / informel] de [objectif : relance / refus / remerciement / demande], destiné à [destinataire]. Longueur : [longueur]. Inclure : [éléments obligatoires]. Éviter : [éléments à exclure]. »
« Tu es [rôle]. Explique [concept] à [public], avec un exemple concret tiré de [domaine]. Longueur : [longueur]. Ton : [ton]. »

Utiliser les fonctions intégrées des outils

Vous n’avez pas à tout stocker vous-même. Les outils proposent des fonctions pour sauvegarder des instructions permanentes :
  • Les Projets de Claude — déposez-y des instructions valables pour toutes les conversations du projet.
  • Les Gems de Gemini — des mini-assistants configurés pour une tâche précise.
  • Les GPTs personnalisés de ChatGPT — des versions de l’assistant avec des instructions et des documents intégrés.
Ces fonctions sont particulièrement utiles pour les tâches récurrentes professionnelles : un assistant qui met toujours vos comptes rendus au même format, un correcteur qui s’adapte à votre style, un générateur de plans de cours qui respecte toujours votre structure habituelle.

Un dernier conseil

Un bon prompt améliore la forme et la pertinence d’une réponse. Il ne rend pas l’IA infaillible. Écrire « n’invente aucune source » réduit le risque d’hallucination, sans l’éliminer. Le prompt est un outil de pilotage, pas une garantie de vérité. C’est précisément pourquoi le module suivant — sur les limites et les pièges — est indispensable.

Et maintenant ?

Vous savez désormais bien parler à l’IA et en tirer des résultats nettement meilleurs. Mais utiliser ces outils intelligemment, c’est aussi connaître leurs failles — celles que même un excellent prompt ne peut pas toujours éviter. Prochain article — Module 6 : Les limites et les pièges de l’IA. Hallucinations, biais politiques, complaisance, confidentialité des données : nous verrons ce qui se passe quand l’IA se trompe, pourquoi cela arrive, et comment s’en prémunir avec des réflexes simples.
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